On ne choisit pas toujours un vin : parfois, c’est lui qui vous trouve.
Ce soir, c’est un Nero d’Avola, sombre comme une confidence mal gardée, qui est venu frapper à ma table. Un vin originaire de cette Sicile de braises et de silences, où la mer semble charrier l’écho des grandes tragédies méditerranéennes.
Je l’ai dégusté en écoutant Nass El Ghiwane, et la coïncidence avait la saveur d’un clin d’œil du destin.
La voix rauque, presque mystique, du groupe résonnait comme une transe, et je me suis souvenu que Martin Scorsese, enfant de Sicile par ses parents, les avait qualifiés de Rolling Stones d’Afrique. Il avait même glissé leur « Ya Sah » dans La Dernière Tentation du Christ, comme un pont secret entre deux rives, deux spiritualités, deux douleurs.
Le Nero d’Avola, lui, porte en bouche la même intensité que ces musiciens-là : un fruit noir dense, des épices sombres, une chaleur qui persiste. Un vin qui ne demande pas la lumière : il la fabrique.
À chaque gorgée, je revoyais la Sicile des films de Scorsese : les ruelles où murmurent encore les histoires de la mafia, les ombres qui veillent au coin des trattorias, les familles soudées, parfois jusqu’à la tragédie, le poids des traditions, aussi lourd que les vins qu’on sert dans les fêtes villageoises.
Et soudain, par un détour inattendu, mon esprit revenait à Essaouira, là où les vents sculptent les âmes. Ville dont est originaire Abderrahmane Paco, figure magnétique de Nass El Ghiwane, dont la voix semble toujours sortir d’un autre monde. Essaouira, avec sa lumière bleue, a cette capacité étrange d’ouvrir les portes de l’imaginaire, tout comme la Sicile ouvre celles du mythe.
Alors, entre deux gorgées, j’ai compris que ce Nero d’Avola n’était pas seulement un vin : c’était un voyage. Un aller-retour entre Palermo et Mogador, entre Scorsese et Paco, entre rosaire catholique et guembri gnaoua, entre les pierres chaudes de Syracuse et les remparts battus par les alizés marocains.
Un vin du Sud qui parle à un autre Sud. Un vin de feu qui répond à une musique de transe. Un vin qui, comme Nass El Ghiwane, raconte une histoire de résistance, de mémoire et de vie intérieure.
En finissant mon verre, je me suis dit que les voyages les plus intenses ne nécessitent ni ferry ni aéroport. Il suffit parfois d’un vin sicilien et d’une chanson marocaine pour que la Méditerranée entière s’ouvre devant vous comme un vieux manuscrit nomade.
Wine, Places & Memories