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Mediterranean Wine Chronicles

Un Lumbrusco nommé mémoire

Il est des vins qui se dégustent. D'autres se souviennent.

Ce soir, j'ai retrouvé un vieil ami : un Lambrusco Secco d'Émilie-Romagne. Un véritable frizzante, à la mousse légère et aux bulles joyeuses, bien loin de l'image parfois réductrice que l'on associe à ce vin. Je lui préfère depuis toujours sa version secco, plus droite, plus sincère, qu'elle provienne des terres de Parme ou de Modène. Elle possède cette fraîcheur gourmande qui appelle la table autant que la conversation.

À la première gorgée, les souvenirs sont revenus avec une étonnante précision. L'Émilie-Romagne est l'une des régions d'Italie qui m'ont le plus profondément marqué. Je l'ai parcourue sans hâte, au rythme des places, des trattorias et des routes bordées de peupliers. C'est une terre généreuse où l'on comprend que la gastronomie n'est pas un luxe, mais une manière d'habiter le monde.

Mes pensées se sont arrêtées à Ravenne. Ravenne, cité des mosaïques, tournée vers l'Adriatique, où la lumière semble se refléter dans chaque tesselle de pierre et de verre. Je revois les basiliques, leurs voûtes éclatantes d'or et d'azur, les mausolées qui défient les siècles, les rues silencieuses où l'histoire accompagne chacun de vos pas. Il existe peu de villes où l'art byzantin dialogue avec autant de naturel avec la vie quotidienne.

Puis le cinéma est venu s'inviter à la table. Comment ne pas penser à Federico Fellini, dont les personnages semblent toujours marcher quelque part entre le rêve et la réalité ? Ou à Pier Paolo Pasolini, qui savait comme personne révéler la beauté des marges et la poésie des êtres ordinaires ? Et, presque naturellement, un autre nom s'est imposé : Stendhal.

Je lui dois bien davantage que quelques heures de lecture. Lorsque ma fille aînée avait trois ans, je m'étais amusé à lui raconter La Chartreuse de Parme comme on raconte un conte. J'étais le comte Mosca, elle devenait la duchesse Sanseverina, et Cyprien, un petit camarade d'enfance endossait le rôle de Fabrice del Dongo. Les intrigues politiques avaient disparu ; il ne restait que l'aventure, l'amitié et cette magie propre aux histoires que l'on invente avec les enfants.

Les années ont passé. Ma petite fille a aujourd'hui vingt-six ans. Il y a quelques mois, elle m'a offert un exemplaire de "Rome, Naples et Florence" de Stendhal. Plus qu'un livre, c'était un clin d'œil. Une manière délicate de me rappeler que les histoires racontées autrefois continuent de vivre, et qu'elles reviennent parfois, des années plus tard, sous la forme d'un cadeau.

Le Lambrusco possède quelque chose de cette littérature-là. Sous son apparente simplicité, il cache une profondeur inattendue. Sa robe rubis aux reflets violacés, ses arômes de cerise, de mûre fraîche et de violette, sa vivacité et sa légère amertume finale racontent une terre de travail, de convivialité et de fidélité aux traditions.

En levant mon verre, je me suis rendu compte que je ne dégustais pas seulement un vin. Je retrouvais une région que j'aime profondément.  Je retrouvais les paysages de l'Émilie-Romagne, les mosaïques de Ravenne, les silhouettes de Fellini et de Pasolini, les pages de Stendhal, les jeux d'un père et de sa petite fille, puis le sourire d'une jeune femme devenue adulte qui, par un simple livre, refermait avec tendresse une parenthèse ouverte plus de vingt ans auparavant.

C'est peut-être cela, finalement, le privilège du vin. Nous faire comprendre qu'une bouteille ne contient jamais seulement un millésime. Elle renferme un paysage, une mémoire, des visages aimés et des fragments de notre propre histoire. Et certains soirs, il suffit d'un simple Lambrusco Secco pour que toute l'Émilie-Romagne revienne s'asseoir à votre table.

From My Mediterranean Table

Wine, Places & Memories

 

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